Pourquoi j’étais enchanté d’être en retard à la marche pour le climat sur la voie verte

Je ne suis pas du matin. Encore moins du samedi matin. Pour me tirer du lit aux aurores, alors que les frimas blanchissent la campagne et la brume couvre l’horizon, il me faut une sacrée bonne raison. J’en ai même deux : la marche pour le climat – une première dans le Ternois – et la sanctuarisation de la voie verte, menacée d’amputation pour un projet escrologique de véloroute. Le rendez-vous est fixé à 10h à l’ancienne gare de Sibiville avec l’association des Voix Vertes du Ternois, qui a organisé des covoiturages. De mon côté, je m’étais motivé à enfourcher ma bécane. Après tout, nous (puisque je suis membre de l’association) voulons démontrer qu’on peut développer l’usage du vélo dans le Ternois sans pour autant saccager la nature, l’occasion ne pouvait être plus belle. Michel m’avait bien proposé de le rejoindre pour copédaler, mais cet écofurieux est trop matinal et ponctuel pour moi. Et puis, je ne me sentais pas de m’épuiser à pousser mon vélo tout terrain derrière son biclo nucléaire. Casqué, je me lance sur la route avec l’idée d’éprouver l’itinéraire alternatif envisagé par le conseil départemental pour la première partie de la véloroute depuis Ramecourt – qui présente l’avantage d’être plus plat que l’option la plus rapide par Herlin-le-Sec. Déjà en retard, j’appuie sur les pédales, traversant le premier village, survolant la D939, fendant le hameau du Pronay, ne croisant pour toute vie qu’un chien avec son promeneur. À la sortie du village, une petite montée m’amène à un croisement avec la voie verte. Je connais bien ce carrefour, je m’y suis cassé la gueule l’été d’avant, butant sur une ancienne traverse de chemin de fer. Je m’arrête pour retrouver l’obstacle, toujours masqué par de hautes herbes, et m’interroge : la route continue de s’élever pour rejoindre le centre d’Herlincourt, tandis que l’ancienne voie de chemin de fer m’offre un trajet direct jusqu’à mon point de rendez-vous.

Je ne suis pas du matin. Encore moins du samedi matin.

Je soulève mon vélo pour passer la barrière et m’élance sur le ballaste. La route aurait été plus confortable. Mon guidon vibre comme un marteau-piqueur et je dois rester vigilant. La piste est totalement recouverte d’un tapis de feuilles qui la rende glissante et en masque les pièges. Au milieu de l’automne, la voie est plus que verte, elle est aussi jaune, marron, rouge, magnifique. Ma sonnette grelotte, avertissant les habitants de mon arrivée, ce qui permet à un premier écureuil de traverser en toute sécurité. Deux lapins un peu hésitants en font autant un peu plus loin. « Ah, vous allez déranger la biodiversité ! », m’avait lancé avec ironie mais sans vergogne une chasseuse que j’avais invitée à la manifestation. Je n’aurai finalement tué aucun animal non-humain au court de mon périple. À quelques reprises, je dois poser le pied à terre pour enjamber des arbres tombés sous les assauts du vent ou les barrières marquant les carrefours avec les routes bitumées, notamment la moins poétique D916 que je traverse prudemment. J’aurais alors pu prendre la petite route parallèle, histoire de rattraper mon retard, mais l’appel de la voie ferrée est plus fort. Je passe derrière l’usine de Petit-Houvin, où le chemin est à peine plus large que mes pneus, puis disparais dans le corridor de verdure. Le bout du tunnel est empli de brouillard et j’apprécie le concert des oiseaux. Sans un bruit, un immense volatile – j’apprendrai plus tard qu’il s’agit d’un milan royal – surgit des hauteurs, déploie ses ailes dont l’envergure couvre la largeur de la piste, et fend la brume en suivant la voûte végétale. Un deuxième s’installe dans son sillage et le duo m’ouvre la voie, avant de me semer planant. L’esprit léger, j’atteins finalement la gare de Sibiville et aperçoit au loin les parkas bigarrées des manifestants qui ne m’ont heureusement pas attendu. Si j’étais un train, je serais en retard.

Je rejoins le groupe posté devant une trouée qui offre une vue imprenable sur l’église du village baignée dans le brouillard. Philippe et Éric jouent les guides nature, détaillant les curiosités de la faune et de la flore qui ont repris leurs droits sur les vestiges du progrès. Les promeneurs avancent à pas feutrés, s’arrêtant à la moindre occasion pour observer le vivant, partager leurs connaissances, raconter leurs anecdotes. Ils découvrent les habitudes des muscardins, lérots ou loirs ; écoutent le récit épique d’une bataille entre un lièvre et un busard ; s’initient aux stratégies de reproduction d’insectes parasitant les arbres ; et surtout admirent la voie verte. Adepte de randonnées, Marianne n’avait pourtant jamais arpenté l’ancienne voie ferrée : « Un espace comme celui-là, il faut le sauvegarder, je ne peux pas imaginer qu’on vienne mettre du bitume là-dessus. Et puis, j’ai appris plein de choses ! » Sa camarade Virginie l’approuve : « Tout le monde a dit que c’était magnifique. Avec cette voûte, on dirait une cathédrale ! » Après une heure à flâner dans ce sanctuaire, les pèlerins rebroussent chemin pour rejoindre leur point de départ. Une escouade de gendarmes les attend pour s’assurer du bon déroulement de la manifestation. J’échange avec l’un d’eux qui affirme bien connaître les lieux, puisqu’il a exploré la voie verte à plusieurs reprises avec son épouse, mais il se garde bien de donner son avis sur le projet de véloroute – devoir de réserve naturel. La quarantaine de manifestants étaient parfaitement pacifistes et aucun incident lié à la manifestation n’est à déplorer. Malheureuse coïncidence sans doute que le pare-brise brisé de l’un des randonneurs, dont la promenade s’achèvera au commissariat pour porter plainte. Personne n’a crevé les pneus de mon vélo et je repars sur l’ancienne voie ferrée. Rien à signaler jusqu’à Hautecloque où le silence est violemment troublé par des décharges de tromblons. J’hésite à poursuivre et repense à mon pote Luc qui me disait éviter cette voie une fois la chasse ouverte. Je croise deux chasseurs qui m’assurent que leur carnage se déroule de l’autre côté de la route et que je peux poursuivre mon chemin sans inquiétude. La prochaine fois, je prendrai tout de même un gilet bien visible. Je croise encore quelques autres animaux sur la route du retour, dont deux faisans bien trop sociables pour être tout à fait sauvages. Arrivé à Herlincourt, un milan royal réapparaît et m’escorte jusqu’à Ramecourt, s’arrêtant régulièrement comme pour m’attendre, jusqu’à s’assurer que je suis bien reparti chez mes congénères, dans mon habitat artificialisé.

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