J’avais noté deux dates importantes dans mon agenda pour 2025 : le 6 juillet, pour le passage du Tour de France dans le Ternois ; et le 10 août pour un anniversaire. Non pas celui de ma sœur (je sais tout de même m’en souvenir !) mais pour celui de Chez Amandine avec la venue de Tagada Jones à Auxi-le-Château. J’avais déjà vu ce porte-drapeau du punk-métal français à de nombreuses reprises, notamment sur la grande scène du Hellfest. Mais qu’ils débarquent dans un bourg du Ternois, c’était pour moi un événement incontournable. Je savais que l’équipe de Chez Amandine était branchée rock’n’roll (un de mes plaisirs est de jouer au blind-test en dégustant leurs burgers), mais de là à faire venir un tel groupe, c’était impressionnant – j’ai même eu du mal à y croire au début ! Et je n’ai pas été déçu, ni par ce concert, ni par le reste de ce fol événement.

Les festivités étaient programmées sur deux jours, à 8€ la journée et 10€ le week-end, c’était cadeau. Alors, sans bien savoir à quoi s’attendre, on a pris le pass avec ma copine et un pote, histoire d’aller soutenir cette belle initiative et de profiter d’un événement littéralement extraordinaire dans le Ternois : un véritable festival en plein air, comme on n’en avait pas vu depuis l’Estival Rock à Saint-Pol au début du siècle. Alors, on embarque dans la bagnole tous les trois, on se met du gros son pour la route et direction Auxi-le-Château en ce début de soirée du samedi 9 août. Arrivés à proximité du “village de l’Authie”, une grande pâture fait office de parking où déjà quelques tentes ont poussé entre les voitures et vans. Les premiers festivaliers envoient de la musique, boivent des canettes, discutent librement et rient grassement. Ouais, ça ressemble déjà à une vraie ambiance de festoche. Après un contrôle de sécurité, nous voilà dans le village de l’Authie, dominé par une immense scène d’où émerge gros beat et basses. On aurait dû étudier le programme : c’était soirée électro le samedi. Mais, curieux et ouverts d’esprits – et surtout déjà sur place – on est prêts à profiter de la soirée. Sur scène, la DJ Oksana envoie du gros son devant un public épars, mais bien présent : le site est vaste et plusieurs centaines de spectateurs ne suffisent pas à le remplir ! Pour l’instant, ça danse timidement, mais les festivaliers semblent bien s’amuser. On fait un petit tour, en commençant par la grande buvette, puis une visite à la boutique où s’étalent des produits très variés issus de la culture US. Et en attendant la suite des festivités, un burger s’impose au food-truck Chez Amandine. Évidemment, la carte n’est pas aussi étoffée que dans les restaurants, mais on reconnaît bien la signature qui a fait la success story. Retour devant la scène où Loic D. a pris le contrôle des platines et poussé les potards jusqu’à 11. Son beat est dur et le public commence à se masser et à danser sur la pelouse. La culture techno n’est pas du tout notre truc, mais pour ceux qui kiffent, avoir un DJ du Cap’tain, ça a l’air d’être quelque chose. Et il faut reconnaître qu’il sait mettre l’ambiance, avec ses acolytes. On tente bien une petite incursion dans la foule, mais ma copine ne saurait tenir sans protections auditives (elle s’étrangle même en constatant que de jeunes enfants sont présents sans casque) et mon comparse manque encore de maturité musicale pour pleinement apprécier le mix. Moi, ça me rappelle mes jeunes années et je me délecte de voir les fêtards se déhancher avec leur style bien à eux. Mais clairement, ce n’est pas notre culture et l’ouverture d’esprit n’étant pas une fracture du crâne, nous prenons la décision de garder nos forces et nos tympans pour le lendemain.

La foule est d’ailleurs beaucoup plus dense le dimanche. Même si on s’est efforcés d’arriver plus tôt, on a loupé les premiers groupes, dont un très bon tribute aux Red Hot Chili Peppers. J’aurais bien voulu voir aussi BÏUR, des métalleux du 59 – qui avaient déployé un drapeau de la Palestine sur la batterie, ce qui me les rendait encore plus sympathique. Mais nous n’aurons entendu que les toutes dernières notes, la ponctualité n’étant ni mon truc, ni celui de mes acolytes. En revanche, on sait s’amuser et la petite fête foraine déployée dans le village de l’Authie est parfaite pour nous faire patienter. Punching ball, taureau mécanique, tir à la carabine : on se lance dans un concours du meilleur cowboy. On avait aussi prévu de retrouver le “ticket d’or” donnant droit à un an de repas Chez Amandine, mais un autre fut plus rapide – ce qui sera sans doute une bonne chose pour ma ligne. Sur scène, Louise contre attaque a terminé ses balances et entame sa revue des tubes composés par Gaëtan Roussel et son groupe, me renvoyant à mes années de lycée. Ça joue bien, c’est juste, c’est propre et le public apporte le petit surplus d’énergie nécessaire en reprenant les paroles. Mais déjà au lycée, j’étais plus porté par l’esprit rebelle du grunge et du metal que par la chanson française. Deux décennies – presque trois – plus tard, je suis surtout curieux de voir ce que pouvait donner From the Inside, le groupe tribute à Linkin Park. Si je ne suis pas un fan des groupes de reprises, je dois reconnaître que c’est un vrai kiff de réentendre quelques-uns des premiers tubes de cet porte-étendard de la deuxième vague du néo-métal, associant grosses guitares, chant et hip-hop. Les deux chanteurs tiennent parfaitement leurs rôles de Chester Bennington et Mike Shinoda, soutenu par une section musicale impeccable. Et surtout, ils savent mettre l’ambiance, arpentent la scène, haranguent le public qui commence à se réveiller, alors que le soleil se couche.

Et puis, Tagada Jones met une grosse claque à tout ce petit monde. L’ouverture du concert avec Le dernier baril donne le ton : tranchant, puissant, sans concession. Avec plus de trente ans d’activité et des centaines de concerts sur les plus grandes scènes, le quatuor n’a plus rien à prouver mais semble toujours prendre autant de plaisir à jouer. Le spectacle est carré, propre, réglé au millimètre, mais pas insipide pour autant. C’est vivant, c’est joyeux, c’est sérieux aussi quand le chanteur évoque Charlie Hebdo et la montée de l’extrême droite, mais c’est authentique. Le public ne s’y trompe pas et pogote du début à la fin, joyeusement, maladroitement parfois mais avec bienveillance. Tagada Jones enchaîne les titres avec toujours la même intensité, et les quelques petits problèmes de son qui émaillent le concert ne sauraient les faire sortir de leur prestation. Ce groupe, c’est un rouleau compresseur que rien n’arrête. Enfin si, leur gentillesse : ils s’octroyé une petite pause pour raconter comment, dix ans auparavant, ils ont rencontré le jeune Tom, alors gamin emmené à un concert par son père au Métaphone, à Oignies. Le garçon avait alors reçu un médiator de la part du guitariste et surtout l’envie de se mettre à la guitare. Invité sur la scène, le jeune arrageois joue Combien de temps encore avec le groupe, comme un grand.

Eh ouais, c’est ça aussi Tagada Jones, de la bienveillance, du partage, et évidemment, de la tolérance, comme le chanteur le crie avant de lancer leur hymne : « Pour l’on vive ensemble, en acceptant nos différences : ce morceau s’appelle Mort aux cons ! » Avec l’incontournable wall of death – où le public partagé en deux camps se réunit énergiquement, le concert semble toucher à sa fin, mais Tagada Jones balance encore une reprise de Parabellum avec Mort aux vaches pour un dernier pogo, avant le feu d’artifices final où les fusées illuminent le ciel d’Auxi-le-Château sur la reprise de Porcherie de Berurier Noir, enregistrée par le quatuor en 2024 « pour ne pas laisser le camp de la haine gagner ». Et putain, que ça fait du bien d’entendre et de chanter ça dans un territoire – et même une ville – où l’extrême droite avait voté à plus de 50 % lors de la dernière législative. Ce grand final de Tagada Jones donne des airs de joyeux anarniversaire pour conclure ces deux jour de festivités pour les dix ans de Chez Amandine. Et c’est pas pour dire, mais de ce que j’en sais, un anniversaire, ça se fête chaque année.
