Le collège Salengro propose une alternance pour les 4e et 3e face au casse-tête du protocole sanitaire

(Photo : rentrée scolaire septembre 2020 au collège Salengro de Saint-Pol)

Problème : considérant un collège disposant de vingt-et-une salles de cours et de vingt-cinq classes de la 6e à la 3e ; que chaque classe doit être affectée à une salle ; que toutes les classes sont présentes simultanément ;  que toute salle utilisée doit être désinfectée : comment organiser l’enseignement dans ledit collège ? Autrement dit, comme le résume un professeur : « On s’évertue à faire entrer un rond dans un carré. »

« Ce qu’on veut avant tout, c’est que l’établissement reste ouvert, qu’on puisse continuer à enseigner, dans les moins mauvaises conditions possibles»

Eric Duflos, professeur au collège Salengro et secrétaire départemental du SNES

Il aura fallu toute l’intelligence collective de l’équipe du collège Salengro pour trouver une solution à ce problème posé par le ministère de l’Éducation nationale. Le conseil d’administration a envoyé sa proposition ce jeudi matin : « On demande officiellement la possibilité de réduire l’effectif global, en proposant d’accueillir les 6e-5e toute la semaine et d’instaurer une alternance quotidienne pour les 4e-3e », annonce Eric Duflos, secrétaire départemental du SNES*. La proposition a été soumise au conseil d’administration et adoptée à la majorité (quatorze votes pour et six abstentions) : si elle est validée par l’académie, elle pourrait être appliquée dès la semaine prochaine. « Ce qu’on veut avant tout, c’est que l’établissement reste ouvert, qu’on puisse continuer à enseigner, dans les moins mauvaises conditions possibles. On ne veut pas d’alternance à la semaine : certains risquent trop de décrocher. Une alternance journalière permet de donner du travail pour le lendemain et de corriger le surlendemain : ainsi, on maintient un lien très proche avec le cours suivant. Ça permet aussi de donner du travail sur des supports papier ou des livres : on est un collège rural, les enfants n’ont pas tous un accès à Internet ou de matériel informatique à la maison. L’alternance journalière permet de ne pas accroître la fracture numérique et les inégalités scolaires. » Un avis partagé par un autre professeur : « Une nouvelle séquence de “classe à la maison” serait catastrophique pour les élèves, notamment les plus faibles et les moins dotés en matériel informatique, et qui sont peut-être aussi ceux qui ont le moins la possibilité d’être aidés. »

« L’objectif est d’éviter le brassage des élèves, même si on ne peut pas complètement l’empêcher»

Jacqueline Champion, principale du collège Salengro de Saint-Pol-sur-Ternoise

Afin de se conformer au nouveau protocole, le collège Salengro a opté pour la “sédentarisation” des élèves : ils sont affectés à une salle et ce sont désormais les professeurs qui se déplacent. « L’objectif est d’éviter le brassage des élèves, même si on ne peut pas complètement l’empêcher, reconnaît la principale, Jacqueline Champion. Nous avons dû utiliser les salles de sciences pour y affecter des classes. Les autres salles spécialisées pour les cours de technologie, de musique, d’arts plastiques ou les ateliers Segpa ne sont plus utilisées. Évidemment, les élèves manipulent beaucoup moins durant les cours. » Pour la cantine, ils et elles déjeunent par classe et chacun dispose d’une place numérotée, ce qui permet d’assurer la traçabilité en cas de problème : quelque cinq cents élèves se succèdent quotidiennement dans un même lieu sur le temps du midi. Tombé durant les vacances, le 29 octobre, le nouveau protocole a dû être mis en place précipitamment et sans concertation, ce qui a donné lieu à un débrayage de plusieurs professeurs le jour de la reprise : « Quand on est arrivés en classe, on n’avait pas d’eau, pas de gel hydroalcoolique. On a provoqué une réunion avec la direction et on s’est aperçus que nous ne pouvions même pas assurer le minimum du protocole, puisque nous n’avions pas suffisamment d’agents pour assurer la désinfection quotidienne des locaux », rapporte Eric Duflos. Une journée complète a été « neutralisée » afin de travailler sur le nouveau protocole et un agent contractuel a été embauché pour que la désinfection des locaux soit assurée.

Toute la journée en jogging

Le compromis trouvé est loin d’être satisfaisant, selon un prof de Salengro : « Au point de vue pédagogique, on perd beaucoup : puisqu’ils n’ont plus de salle attitrée, les enseignants n’ont plus le matériel qu’ils utilisent habituellement. Certaines salles ne sont pas réellement adaptées, on a des problèmes quand il y a des groupes puisqu’il faut deux salles pour une seule  classe. En EPS, il n’y a ni salle ni vestiaire… » Les élèves sont d’ailleurs invités à venir en tenue de sport lorsqu’ils ont cours d’EPS et à garder cette tenue tout au long de la journée. Les salles de sport étant fermées, les cours d’EPS se déroulent dans la cour du collège, parfois en présence d’autres élèves qui restent dehors lorsqu’ils ne peuvent travailler en salle de permanence. Sans parler des problèmes de surveillance durant les intercours où les élèves sont dans leur classe en attendant l’arrivée de leur professeur.

« J’ai l’amère impression qu’on sert à garder les enfants pour faire fonctionner la machine économique. Le reste – la pédagogie, le bien-être des enfants et des enseignants – me paraît tristement secondaire. »

Un professeur du collège Roger-Salengro de Saint-Pol-sur-Ternoise

L’alternance journalière des élèves de 4e-3e ne résoudra pas tous ces problèmes mais pourrait permettre d’alléger la pression : « Avec six classes en moins, on libère des salles banalisées et tout est facilité. Toutes les classes peuvent bénéficier d’une salle d’enseignement, on respecte autant que faire se peut la distanciation physique. On peut aussi reprendre l’enseignement dans les salles spécialisées. Les agents ont moins de pression pour la désinfection puisqu’ils peuvent travailler tout au long de la journée. Évidemment, ce n’est pas la solution idéale. La solution idéale serait de faire baisser les effectifs par classe, de créer des postes de professeurs, et d’embaucher plus de personnels, agents et surveillants. La crise a un effet révélateur des manques dans les établissements », estime Eric Duflos. Un sentiment partagé par son collègue qui résume : « Bien sûr qu’il faut faire des efforts et nous les faisons, mais avec plus de moyens et de bon sens, cela n’irait que mieux ! J’ai l’amère impression qu’on sert à garder les enfants pour faire fonctionner la machine économique. Le reste – la pédagogie, le bien-être des enfants et des enseignants – me paraît tristement secondaire. »

*SNES : Syndicat national des enseignants du secondaire

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