Texte et photos : Sofia Varengo
« À quand des cabines d’essayages pour préservatifs », annonce la devanture d’une pharmacie, rue des Carmes. Le mardi du Carnaval de Saint-Pol-Sur-Ternoise est définitivement gras, que ce soit dans la nourriture ou dans son humour. Je ris presque malgré moi en passant ainsi devant l’un des premiers barbouillages de la journée, en regardant les groupes de carnavaleurs se répartir progressivement dans les rues, s’affairant sur les devantures des commerces. Au Gobelin, nous n’échappons pas aux frais : un groupe aux chapeaux rouges, les Barbouilleurs Ed’St-Pô (avec qui j’avais un peu vadrouillé la veille) servent à Pierre, notre journaliste-fondateur, une des remarques impertinentes dont ils ont le secret. « Ah bah ça va, c’est gentil ! » rigole-t-il. Et en effet, certains reçoivent bien pire : les oreilles des barbouilleurs sont toute l’année à l’affût du moindre ragot, et souvent, les secrets qu’on préférerait emporter dans la tombe finissent généreusement étalés à la vue de tous en ce jour si spécial.

Après avoir échangé avec eux, je décide de suivre les deux artistes de notre façade à la trace, pour vivre à fond mon tout premier carnaval. Leur processus m’intrigue et j’observe attentivement leurs gestes. Le picard m’est complètement inconnu, mais leur écriture, belle, rapide et lisible m’impressionne. Parfois, l’œuvre prend un peu plus de temps: derrière le masque, la lecture peut être fastidieuse pour celui qui dicte. En voyant mes nouveaux compagnons se gratter la tête face à leur feuille devant les vitres de la mairie, j’ironise: « Si vous voulez je peux vous aider, moi, je sais lire ! » Des rires montent dans la troupe, mais le peintre rétorque, farceur : « Ah ouais, elle est taquine en plus! Donne-moi ton 06 pour qu’on vérifie ça! » Je ris et rougis tout d’un coup. Je me doutais qu’à les suivre et vouloir me fondre dans leur groupe, je finirais sans doute par me prendre aussi quelques vannes. Amusée, je ne les prends pas au mot.

La veille encore, ils dansaient, fanfaronnaient et faisaient les pitres devant les enfants ravis, à la sortie de l’école maternelle. « Deux cents petits pains, ça part vite ! », m’avait glissé l’un des masques, étonné. J’avais sentie leur déception quand, une fois la distribution terminée, les derniers rayons sur la cour dissipés et les enfants partis, il avait fallu interrompre pour de bon ce moment magique. Derrière leur jeu provocateur et salace, leur tendresse et leur authenticité ne me touchent que davantage, et je me contente de lever les yeux au ciel en prenant un air consterné, sourire ou acquiescer bêtement quand ils me vannent en picard pour me faire marcher. Ravie d’être parmi eux et enchantée d’assister de si près à ce moment unique, je ne tiens pas en place, gonflée par l’enthousiasme. Déconcentré, mon acolyte ricane : « Tu restes à côté de moi là, ça m’excite. » J’éclate de rire: « Bon, ben, je m’en vais pour cinq minutes alors, le temps que tu te calmes. »

Je suis les barbouilleurs qui s’éparpillent pour couvrir plus de terrain, et être le plus efficace possible : ils n’ont pas toute la journée, et tous les commerçants doivent trinquer ! J’alterne donc entre les groupes au fur et à mesure de l’avancée de leurs écrits, ne voulant en manquer aucun. Après quelques détours, je retourne vers mes deux copains. « C’est bon, tu peux rester, on est amoureux de toi ! » Désormais en trio, la conversation devient peu à peu plus sérieuse. « C’est quoi, vos noms d’artistes ? », demandé-je alors, me rendant compte que je ne sais toujours pas comment m’adresser à eux. Le peintre s’interrompt un instant avec un petit rire, et me répond en jaugeant son œuvre : « Ah non, pas de noms pour carnaval, pour les barbouillages on reste anonyme. Mais attention ! Il faut toujours écrire comme si on était démasqué. » Son binôme acquiesce : « C’est toujours bon enfant! Mais il y a eu des années, j’avoue, les Barbouilleurs s’étaient un peu lâchés, et c’était parti en cacahuète, maintenant on essaye d’éviter. »

Je m’interroge sur leurs motivations: ils m’ont l’air plutôt jeunes, et, derrière une ambiance joyeusement chaotique et explosive, je vois déjà que l’organisation du Carnaval représente un grand travail et une vraie responsabilité. « On essaye de faire perdurer nos traditions, me répond l’un d’entre eux, une sincérité nouvelle dans la voix. Mais quand on voit que il y a des commerçants qui effacent tout de suite, d’autres qui mettent des produits pour que les mots tiennent pas, et que y’en a de moins en moins qui jouent le jeu des Chapelles, c’est vrai que ça nous attriste. » Pensive, je les suis quand, leurs méfaits accomplis, ils vadrouillent gaiement dans les rues, jusqu’à un bar où nos chemins se séparent brièvement. Bien vite, je suis de retour sur la place de la mairie, pour assister au Chahut. On danse sous les rires et les klaxons au milieu du carrefour, les confettis pleuvant abondamment, sur les voitures qui se faufilent tant bien que mal entre les participants de ce bal populaire. Les écritures vont bon train sur les vitres des automobilistes arrêtés au feu : je suis agréablement surprise de voir que tous sont ravis d’avoir l’occasion de participer à la fête. Alors que je me pose sur le côté pour souffler, on m’interpelle, et je me retrouve à suivre de nouveau les Barbouilleurs, qui montent cette fois-ci dans la mairie. Incertaine de l’issue de cette nouvelle blague, je monte vite les escaliers derrière eux pour ne rien manquer et les retrouve agglutinés au balcon de l’hôtel de ville. Chacun veut sa place pour recevoir les bravos de la foule, restée en bas pour célébrer les rois de la journée. Une fois leurs salutations faites, se met en place un conseil municipal très spécial. Le temps des débats est très court, celui des chants et des tambourinages sur les tables beaucoup moins. Amusée, je suis leurs mouvements, danse sur leur musique et leur rythme, prise dans l’éclat du moment. « Le Gobelin ! Le Gobelin ! Le Gobelin ! » Touchée et un peu intimidée par leurs acclamations (qui font référence à mon chapeau à oreilles pointues et à mon exploitateur), je reste à l’écart, heureuse d’avoir le privilège d’assister à un moment d’alchimie aussi spécial.

Malheureusement, cet instant de liesse se termine aussi vite qu’il a commencé, et il n’y a déjà plus personne sur la place au moment de rejoindre la terre ferme. La ville n’a plus vraiment l’air en fête, et c’est devant un verre que Pierre m’explique : « Avant, c’était le bazar pendant le chahut, il y avait des spectateurs tout le long du trottoir, sur la place ! » Un ancien du carnaval, accoudé au comptoir, acquiesce : « Chaque année, c’est de pire en pire, il n’y plus personne. Les commerçants sont tous fermés par peur des agitations. Ce qu’il nous faut, c’est que la mairie nous donne un sacré coup de main. » Ces mots encore en suspens dans mes pensées, je profite de la chaleur de l’après-midi et des rues trop calmes pour déambuler, à l’affût de nouvelles découvertes. Bien vite, je croise un autre groupe de carnavals, présent mais que je n’avais pas eu le temps de côtoyer. Ils sont très jeunes, et je les salue en souriant, ravie. Sur le retour vers le bureau, j’observe les derniers barbouillages qui m’avaient échappés, et l’un d’entre eux achève de me rassurer, concluant mon premier carnaval sur une note positive : pour moi, la relève est assurée!













