St-Pol – Conférence sur la franc-maçonnerie par l’ancien Grand Maître Nicolas Penin

Natif de Caucourt, Nicolas Penin a fait carrière dans l’Éducation Nationale en tant que Conseiller principal d’éducation et responsable syndical. Il a été à la tête du Grand Orient de France, plus grande obédience maçonnique du pays, durant un an, jusqu’en août dernier. Ce vendredi 21 novembre, il sera à la “Maison pour tous” de Saint-Pol pour une conférence grand public afin de présenter la franc-maçonnerie, le Grand Orient de France et l’engagement maçonnique dans la société autour des valeurs de la République.

La conférence est organisée par le “Cercle Philosophique et Culturel de la Ternoise”, qu’on ne connaît pas forcément dans le Ternois.
C’est une loge située à Huby-Saint-Leu (NDR : aujourd’hui intégré à Hesdin-la-Forêt). Nous avons des loges à Huby, à Arras, à Montreuil… La Maçonnerie est arrivée à la fin du XVIIIe avec une Maçonnerie dite “militaire” : avec les régiments, les Maçons étaient transportés de ville en ville et créaient des loges dans ces villes. Par son histoire militaire, Hesdin a bénéficié de cette naissance de la Maçonnerie. C’est un secteur où nous n’avions pas proposé de conférence depuis un long moment. On aurait pu faire une conférence à Montreuil ou à Arras, mais Saint-Pol et le Ternois ont aussi une vie associative, une vie maçonnique, des hommes et des femmes qu’on va voir et avec qui on échange. On a des Maçons du Ternois et qui sont au Grand Orient de France. Et pour moi, qui suis de Caucourt, pas très loin du Ternois, et qui sais ce qu’est le monde rural, je trouve que c’est bien d’y aller, car c’est un monde qui a souvent une vie associative dynamique et un réseau social actif, avec une vraie solidarité et une vraie vie locale. L’engagement maçonnique n’est pas réservé aux Parisiens, Lillois ou Lyonnais, et il s’agit de s’adresser à des hommes et des femmes qui veulent s’intéresser à la fois à un chemin initiatique, symbolique, traditionnel de ce qu’est la maçonnerie ; et à un engagement républicain et laïque, dans la tradition du Grand Orient de France.

Votre loge et la vôtre, à Béthune, sont donc affiliées au Grand Orient de France.
Tout à fait. J’ai été Grand Maître du Grand Orient de France l’année dernière, c’est-à-dire président de cette obédience internationale qui regroupe 55 000 membres, dans 1 400 loges dans le monde. La majeure partie est située en France, hexagonale ou ultra-marine, mais nous avons également des loges en Afrique – équatoriale et de l’ouest notamment – autour du bassin méditerranéen, en Europe de l’Est, en Espagne, en Angleterre, en Suisse, en Allemagne… J’étais donc le Grand Maître de cette obédience durant un an et je suis “descendu de charge”, c’est-à-dire que j’ai quitté mes fonctions de Grand Maître en août dernier.

Le thème de la conférence porte sur “L’engagement maçonnique de la loge à la cité”. Je suppose que la conférence est ouverte au grand public, puisque des affiches ont été placardées dans la ville.
L’objet premier est de présenter ce qu’est une obédience maçonnique, le Grand Orient de France, une loge aussi : c’est l’élément local de base. Le Grand Orient de France est une fédération de loges : chacune a son délégué (depuis 1773) et c’est l’assemblée générale des délégués, donc des loges de l’obédience, avec un conseil d’administration, qu’on appelle “Conseil de l’Ordre” dont j’ai été le président. C’est très démocratique. Même si notre implantation est internationale, notre obédience a une particularité très française car elle est marquée par les idées des Lumières de liberté, d’égalité, de fraternité, de laïcité, qu’on porte dans une tradition maçonnique. L’écrasante majorité des obédiences maçonniques mondiales sont déistes, alors que la nôtre est laïque, c’est-à-dire avec la possibilité de croire ou de ne pas croire. Une autre spécificité du Grand Orient de France est l’engagement dans la Cité et dans la République, qui est tout à fait assumé historiquement, sur des sujets comme la contraception, la fin de vie, la peine de mort, de l’école de la République, de la crise climatique… Ce sont autant de dossiers sur lesquels on a travaillé, on travaille et on s’engage.

Il faut donc entendre le terme de “cité” au sens large de “vie politique”, mais à la veille des élections municipales, est-ce une invitation aux Francs-Maçons à s’impliquer dans la vie locale ?
J’ai toujours en tant que Grand Maître – et je le ferai toujours en tant que Maçon – invité les Maçons du Grand Orient de France à s’impliquer. On a des élus dans les conseils municipaux, qui sont maires, qui font de la politique, mais aussi beaucoup qui font de l’associatif, du caritatif, du syndicalisme… Ils sont engagés dans la Cité, sans forcément que ce soit au niveau politique ou municipal. Si certains y sont, tant mieux, mais il n’y a pas de volonté d’entrisme du Grand Orient de France dans les municipales qui arrivent.

Sans déflorer la conférence, quelles sont les idées que vous y développerez ?
Comme c’est une conférence grand public, il s’agira tout d’abord de décrire et de dire qui nous sommes, en répondant peut-être à des idées préconçues sur ce qu’est un Maçon, ce qu’est la Maçonnerie, sur le secret, sur l’endroit où on se réunit, la manière dont on travaille… C’est un temps d’échange avec le public important. Il s’agira aussi de donner quelques exemples d’investissement ou d’engagement au quotidien. Le Grand Orient de France n’est pas un parti politique, un lobby ou un syndicat, mais bien une obédience maçonnique : il y a donc une démarche initiatique qui est personnelle. C’est une volonté personnelle, un temps pour soi, dans le cadre d’un rituel, c’est-à-dire tout simplement d’une réunion organisée. Ça n’a rien d’exceptionnel, sauf que cette organisation date de trois siècles. Nous avons aussi nos différences – et c’est une spécificité qu’on abordera peut-être – et nous devons prendre conscience que la différence, c’est la richesse. On vit dans une société où, malheureusement, nous faisons face de plus en plus à une forme de repli identitaire, de communautarismes qui peuvent être sociaux, numériques, religieux, urbains ou ruraux… La Maçonnerie et la loge font peut-être partie des derniers endroits où on croise la différence et des personnes qu’on n’aurait jamais rencontrées ailleurs.

N’est-ce pas paradoxal, compte tenu du secret qui entoure la Maçonnerie ?
Ce n’est pas secret, puisque nous venons parler de ce que nous sommes et de ce que nous faisons : on ne cherche donc pas à le cacher. Mais c’est une association comme une autre, avec une communauté de valeurs : ce n’est pas entrée libre. Il ne suffit pas d’envoyer un chèque pour devenir adhérent. Il y a effectivement une démarche très cadrée et respectueuse de la dignité humaine, car il faut correspondre aux idéaux qu’on souhaite défendre, que sont liberté, égalité, fraternité et laïcité. Il faut qu’on s’assure que vos convictions, votre envie de travailler pour vous et pour les autres correspondent bien à ces valeurs républicaines et à cet idéal maçonnique.

Le Grand Orient de France est plutôt qualifié de gauche, sur l’échiquier politique ? Vous-même, vous êtes syndicaliste à l’Éducation Nationale.
Oui, on est souvent classé à gauche. Moi, je suis un homme de gauche, je l’assume ! Beaucoup de mes Frères et de mes Sœurs (parce qu’on a aussi des Sœurs désormais au Grand Orient de France) peuvent aussi être de droite. L’important est qu’ils ne propagent pas d’idées de racisme, d’antisémitisme, de xénophobie ou d’idées contraires à la dignité humaine.

Est-ce que notre député Emmanuel Blairy, par exemple, qui est du Rassemblement National, pourrait être au Grand Orient de France.
Non, ce n’est pas possible. Le Rassemblement National est un parti politique, il est légal et déclaré, mais ce ne sont pas nos idées. Ce sont d’ailleurs des gens qui, historiquement, ont voulu plus notre mort qu’autre chose – et on n’est pas les seuls. Ils exercent leurs mandats et leurs convictions comme ils le souhaitent, mais pas chez nous. C’est très clair.

Vous qui connaissez le Pas-de-Calais, quel est votre regard sur l’évolution de l’extrême-droite ?
Je ne pense pas qu’il y ait d’exception du Pas-de-Calais, quand on voit la crise de confiance dans la politique, la représentation ou la démocratie. Ça peut effectivement nous inquiéter, car le Pas-de-Calais est fait d’hommes et de femmes qui ont plus besoin de services publics de l’État, de protections collectives qu’ailleurs, parce qu’ils n’ont pas forcément eu un héritage financier, économique ou culturel qui leur permet de se passer de tout ça. C’est justement ce qui est menacé parce qu’on peut leur faire croire que ça va aller mieux avec moins d’État, moins d’impôts, moins de service public et que si on parle moins avec son voisin. Lorsqu’on pratique comme nous la fraternité, c’est-à-dire la possibilité de parler à l’autre et d’exercer son apprentissage personnel avec l’autre, ces idéologies-là rentrent en contradiction avec nos valeurs. Mais le département du Pas-de-Calais, que ce soit en zone rurale ou pas, est effectivement en souffrance, en tension. Peut-être de manière plus différente et plus silencieuse en zone rurale, avec des solidarités institutionnelles qui peuvent exister en ville et qu’on ne retrouvent pas en zone rurale, même si d’autres peuvent exister. J’ai échangé avec beaucoup d’associations d’engagement et de militantisme ruraux (je pense notamment à l’association de jeunes Rura) qui sont très dynamiques et qui expliquent que l’engagement et le dynamisme de la jeunesse dans le monde rurale existent, et ça donne une image positive de ce que ces hommes et ces femmes peuvent savoir faire.

Vous invitez donc vos Frères et Sœurs à soutenir ces initiatives.
Je pense que la conférence publique est déjà un bel acte d’engagement pour dire qui nous sommes, d’où nous venons, quels sont les idées que nous portons. Nous n’avons pas de solutions miracles qui vont tout résoudre, mais là où nous sommes, nous nous relevons les manches et nous essayons d’aider, de participer, de pratiquer… D’abord pour nous-mêmes, car l’engagement maçonnique implique une démarche initiatique, avec un temps pour soi d’introspection, de réflexion. Que ce soit à Saint-Pol ou ailleurs, les citoyens ont besoin de cette question du sens. Ensuite, il y a un prolongement qui peut être sociétal, comme on dit chez nous, pour réfléchir aux questions du monde, à notre échelle.


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