Le revenu universel : un outil d’émancipation plutôt qu’une utopie dévoyée

Par Brian O’Mally.

Face aux crises économique, sanitaire et surtout sociale, une vingtaine de départements, dont le Pas-de-Calais, proposent l’instauration d’un « revenu universel ». La ville de Paris imagine l’instaurer notamment pour les 18-25 ans, un projet gouvernemental envisage de le réserver aux personnes aux faibles ressources pour les inciter à trouver un emploi. Alors que le débat s’oriente plutôt vers les modalités techniques, l’utopie d’une telle mesure est justement qu’il n’y en ait pas. L’idée de départ du revenu universel est simple : procurer à chaque citoyen, de sa naissance à sa mort, sans condition ni contrepartie, un revenu universel et égal. Ce concept a été pensé dès le XVIIIe siècle pour être mis en place au niveau communal, avec l’idée de reconnaître la « propriété commune des ressources locales » : la même terre, la même eau, la même nature, mais aussi la transmission de savoir-faire, coutumes, technologies et infrastructures. Un héritage commun, dont l’appropriation privilégiée peut être perçue comme une forme d’injustice.

« Le vivre-ensemble repose sur la reconnaissance de l’utilité de tous : chacun apporte sa pierre à la société et si une pierre vient à manquer, tout l’édifice est menacé. »

Prenons l’exemple d’une ressource locale : le paysage vallonné et champêtre d’un territoire. Il n’appartient à personne. Et pourtant, sur un même territoire, on peut trouver un chef d’entreprise qui aura travaillé et capitalisé sur cette ressource, par le tourisme par exemple, en construisant une société qui propose de jolies balades. On trouvera sans peine une animatrice saisonnière, qui aime son territoire et met en valeur les subtilités de son paysage lors de ses visites. De par son travail, elle risque de se retrouver dans une situation précaire, sans bénéficier de la même qualité de vie que le chef d’entreprise, alors que tous deux exploitent le paysage du territoire dont ils ont communément reçu. Cette notion « d’héritage commun » questionne la justice sociale, en reconnaissant l’interdépendance entre les membres d’un territoire et démystifie l’illusion selon laquelle un individu qui « réussit » construit ses revenus uniquement grâce à son mérite. La crise sanitaire nous a rappelé l’importance et notre dépendance totale vis-à-vis des éboueurs, des infirmiers, des caissières ou des professeurs. Le vivre-ensemble repose sur la reconnaissance de l’utilité de tous : chacun apporte sa pierre à la société et si une pierre vient à manquer, tout l’édifice est menacé. Ainsi, l’entrepreneur qui tire des revenus conséquents de son travail le doit à son mérite mais aussi au professeur qui l’a éduqué, à l’infirmière qui le soigne, à celui qui ramasse ses poubelles, à l’artiste local qu’il apprécie, au voisin de ses parents âgés qui passe les voir chaque jour, à ses salariés… Il bénéficie depuis toujours d’un environnement qui lui a permis de se construire, de vivre et de faire vivre ses salariés, amis, enfants et tous ceux qui partagent les mêmes ressources de cet héritage commun.

Éradication de la grande pauvreté et échappatoire à l’assistanat

Cette interdépendance est souvent oubliée dans l’approche de nos femmes et hommes politiques contemporains qui proposent que ce « revenu universel » ne soit versé qu’à une partie de la population, pour qui cela serait plus utile ou plus justifié. Présenté par ses détracteurs comme la forme ultime de « l’assistanat », le revenu universel permettrait certes d’assurer la sécurité financière minimale de tous, afin que personne n’ait à vivre sous le seuil de pauvreté, sans toit, sans nourriture, mais le revenu universel est aussi fondamentalement différent d’un RSA étendu et renforcé. Le RSA est un revenu de solidarité pour venir en aide à ceux qui connaissent des difficultés ; alors que l’idée du revenu universel représente l’envie que notre richesse commune, celle d’habiter un même territoire, puisse servir à donner un revenu de base égal à tous : depuis celui qui n’a pas d’emploi jusqu’au grand patron, en passant par l’avocat, le kiné, le souffleur de verre, le journaliste, le boulanger… Avec ce revenu versé à toutes les femmes, tous les hommes et tous les enfants d’un même territoire, et ce, sans condition, nous pourrions décider collectivement de donner à  chacun la même ressource, indépendamment de son histoire et de sa trajectoire de vie.

Car finalement, ne partageons-nous pas déjà un patrimoine commun ? Nos écoles, nos hôpitaux accessibles à tous, les routes et rails pour nous relier, mais aussi le droit de vote universel, la semaine de travail et ses jours de repos, la couverture sociale ou encore l’accès à l’éducation pour tous. Autant d’anciennes utopies qui apparaissent aujourd’hui comme des évidences, un héritage commun que nous pouvons imaginer enrichir d’un nouvel outil de justice sociale : le revenu universel. Accepter que nous sommes interdépendants, que nous n’existons pas sans l’autre, pourrait être une manière de faire communauté, une piste à explorer pour retrouver ce fameux « lien social ». Alors que se succèdent les crises de toutes natures – notamment celle des Gilets jaunes – l’idée que tous les habitants d’un même territoire soient traités également mérite réflexion. Au-delà de l’égalité et de la fraternité, c’est bien la valeur liberté de notre devise qui pourrait se déployer grâce au revenu universel.

L’expérience heureuse de Dauphin

Ainsi, dans la ville de Dauphin, au Canada, tous les habitants se sont vus verser un revenu universel durant cinq ans, pendant les années 70. Outre l’enthousiasme des habitants qui se rappellent cette « période heureuse », seuls deux groupes d’individus ont moins travaillé durant cette période : ceux qui en ont profité pour un congé parental plus important ou pour se focaliser sur leur famille ; et les jeunes qui se sont concentrés sur leurs études et ont pu commencer à travailler plus tard. Durant cette période, le taux de réussite aux examens supérieurs a grimpé en flèche et les hospitalisations ont diminué de 8,5 %, notamment concernant les problèmes psychologiques. L’expérience a été interrompue en 1979 suite au retour des conservateurs aux affaires.

Si demain, les habitants disposaient d’un revenu leur assurant un toit pour vivre et de quoi se nourrir, alors le travail pourrait redevenir une source d’épanouissement, dont le revenu financier ne serait qu’un bénéfice parmi d’autres. Avec le revenu universel, chacun choisirait, en fonction de ses priorités, de ses contraintes, de ce qu’il aime, les ressources complémentaires qu’il souhaite en orientant sa voie professionnelle : l’artiste pourrait vivre de sa passion ; le curieux pourrait réinventer sa vie autant qu’il le souhaite ; l’oisif pourrait limiter son activité, sans se sentir coupable, et peut-être réaliser que suivre ses envies est plus épanouissant que de fuir un monde duquel on se sent rejeté. La vie en communauté n’en serait sans doute que plus agréable. Même si tout ne serait pas réglé.

« Une étude Suisse démontre que seuls 2% des individus déclarent qu’ils arrêteraient de travailler s’ils percevaient un revenu universel. »

Le revenu universel pose évidemment de nombreuses questions, comme celle de son financement. Une solution pourrait être d’économiser les aides sociales, et économiques, et de revoir le système de fiscalité et redistribution. Dans notre exemple, si le chef d’entreprise perçoit ce revenu universel, le système de redistribution permettrait qu’avec ses autres revenus, son niveau de vie ne changerait finalement pas (1). De même, pour que la liberté offerte à chacun puisse permettre de développer de nouvelles richesses, comme celle de redécouvrir ses véritables priorités, de poursuivre l’émancipation des femmes et des jeunes, un tel changement en nécessite d’autres. Et le revenu universel ne peut régler tous les problèmes d’une société. Mais si on considère que la masse monétaire n’augmentera pas, évitant l’inflation ; qu’une étude Suisse démontre que seuls 2% des individus déclarent qu’ils arrêteraient de travailler s’ils percevaient un revenu universel, prouvant que l’oisiveté n’a jamais été une aspiration universelle ; que cela permettrait de revoir les salaires pour les « sales boulots » à leur juste valeur, le sujet mérite au moins d’être posé et surtout de ne pas se tromper de débat.


Un revenu universel versé en Alaska à partir des profits de l’exploitation du pétrole

En Alaska, un revenu universel est distribué depuis plus de quarante ans à tous les habitants, basé sur les profits générés par l’exploitation du pétrole. Selon l’idée que si certains l’exploitent directement, le pétrole dans le sol n’appartient à personne si ce n’est au territoire et à tous ses habitants. Et on observe un consensus assez large, de tous les milieux sociaux, en faveur de l’idée que ce dividende est une fraction de l’héritage commun, et très peu pour dénoncer ce principe comme une prime à la paresse et au parasitisme.


(1) : Le revenu de base, comment le financer ?, ouvrage collectif coordonné par Jean-Éric Hyafil et Thibault Laurentjoye.


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