Une enquête de Laurent Benosa révèle le dessous des cartes de Bacler d’Albe

Après des mois passés à fouiller le passé, Laurent Benosa pense avoir révélé l’un des plus grands secrets cachés par le général Bacler d’Albe. Cartographe-géomaticien à l’Institut géographique national – IGN – et enseignant, il connaissait évidemment l’étrange nom de cet ancien directeur du dépôt de guerre à qui on attribuait un morceau inachevé de la carte de l’Empereur. Pas de quoi fasciner les foules, rien en comparaison du flamboyant Arsène Lupin, le héros de Maurice Leblanc, qui captive Laurent Benosa depuis son enfance. Il en a même tiré et publié trois enquêtes cartographiques, mêlant son expertise de la toponymie aux tribulations du gentleman cambrioleur. Dans l’une de ces aventures, Laurent Benosa avait remarqué la mention d’un cartographe au service de Napoléon Bonaparte : en voulant identifier ce personnage, il est retombé sur le nom de Bacler d’Albe.

Laurent Benosa a poussé ses recherches jusqu’aux archives de Saint-Pol.

« C’était un peu obsessionnel, je dormais tout de même mais parfois je rêvais que je trouvais des indices dans des ouvrages ! »

Laurent Benosa, auteur de Louis-Albert Bacler, cartographe de Bonaparte : récit d’une enquête

« J’enseigne l’histoire de la cartographie depuis des années. Je connaissais le nom de Bacler d’Albe, mais je n’avais absolument pas dans l’idée d’engager des recherches sur lui. J’avais relevé des erreurs sur le site de l’IGN, puis des incohérences en vérifiant sa biographie : c’était surprenant d’en avoir autant sur un personnage aussi important. Ça m’a donné envie de continuer à fouiller pour tirer tout cela au clair. » Confiné dans son appartement parisien, Laurent Benosa passe son temps libre à explorer les informations, documents, archives en ligne pour mieux cerner ce mystérieux Bacler d’Albe, ou Dalbe d’ailleurs jusqu’en 1810 et son titre de baron d’Empire. En fait, son véritable nom de famille était Bacler, comme celui que portait son père qui fut receveur des postes à Saint-Pol, puis à Amiens. Mais dans ce cas, comment son père a-t-il pu être militaire entre-temps ? Pourquoi le jeune Louis-Albert Bacler est parti en Suisse alors qu’il avait une carrière toute tracée ? À mesure que l’enquêteur retrace le parcours du mystérieux cartographe, ses réponses débouchent sur de nouvelles questions. Il croise les dates, les lieux, les éléments biographiques épars, les registres militaires et paroissiaux… « C’était le confinement, je ne bougeais pas beaucoup. Je commençais à 18h et je terminais à 1h du matin. C’était un peu obsessionnel, je dormais tout de même mais parfois je rêvais que je trouvais des indices dans des ouvrages ! J’avais des post-it sur les murs : ma fille avait l’impression que je menais une enquête policière. Je me suis bien marré ! » Dès qu’il eut l’autorisation de sortir de son appartement, Laurent Benosa prit la route sur les traces de Bacler d’Albe. Direction Amiens, Arras, jusqu’à Saint-Pol-sur-Ternoise pour consulter les archives, les documents, comprendre la généalogie et la psychologie du personnage. « J’ai épluché les registres paroissiaux, de bourgeois, militaires, les almanachs qui n’avaient pas disparu. La rigueur de l’administration française de l’époque m’a beaucoup aidé. J’ai eu de la chance, je ne suis jamais tombé dans une impasse. » Après des mois de recherches, Laurent Benosa en est convaincu : Bacler d’Albe était un imposteur.

« Il s’est enfui avec une jeune fille et a changé de nom ! C’était un “rapt de séduction”, un acte gravissime. »

Laurent Benosa, auteur de Louis-Albert Bacler, cartographe de Bonaparte : récit d’une enquête

S’il a participé à la plupart des campagnes militaires de Napoléon Bonaparte, le natif de Saint-Pol n’avait en fait aucune formation : c’était avant tout un artiste. Dans une lettre, il se prévalait du passé militaire de son père ; ce dernier était en fait trésorier d’un régiment : un bon petit soldat de l’administration. Après des heures à déchiffrer les registres militaires en vain, Laurent Benosa avait révélé le subterfuge : « C’est en comprenant que Bacler était capable d’enjoliver et de déformer les faits que j’ai pensé qu’il avait pu mentir au sujet de son mariage. » Pourquoi Bacler et Marthe se sont-ils mariés civilement en 1808 alors qu’ils étaient déjà censés l’être depuis 1784 ? L’enquêteur remonte les généalogies respectives des deux amants, analyse leur sociologie et découvre le pot aux roses : « Il s’est enfui avec une jeune fille et a changé de nom ! J’ai épluché pas mal de documents sur le droit du mariage à cette époque : c’était un “rapt de séduction”, un acte gravissime. Bacler et Marthe étaient très amoureux. À tel point qu’elle l’a empêché d’aller en Égypte : Bacler était convoqué comme tous les autres, mais elle ne lui a pas remis la lettre et il s’en est excusé à Bonaparte. » Laurent Benosa a même retrouvé une lettre de Bacler à sa femme – qu’il surnomme affectueusement « ma bonne gloutonne » – envoyée durant la retraite de la campagne de Russie : interceptée par l’ennemi, elle contenait des informations sur les positions des troupes napoléoniennes. « Un militaire n’aurait jamais fait cette erreur, on voit que Bacler n’était pas un soldat. Ce n’était pas du tout un stratège, il n’a fait aucune école militaire ou d’artillerie, il ne s’est jamais battu. Mais il était bon pour faire des croquis, pour la lecture de cartes. Durant ses années passées en montagne, il avait pris l’habitude de représenter les reliefs, de réaliser des croquis : le relief, c’était la spécialité de Bacler, il a apporté de grandes innovations. » Laurent Benosa sait bien que la carte d’État Major – qui a supplanté celle de Cassini au cours du XIXe siècle – doit beaucoup aux apports de Bacler d’Albe, mais ce qu’il ne savait pas, c’était pourquoi Bacler avait choisi ce surnom devenu sa particule. « Il affirme que ce nom était lié à une propriété de son père, mais il n’existe aucun toponyme “D’Albe” en France : le seul, c’est “d’Albé” en Alsace mais qui ne s’appelait pas ainsi à l’époque. » Laurent Benosa a poursuivi ses recherches jusqu’à trouver la réponse au détour d’un document : « Dans les registres militaires, je suis tombé sur un certain “comte d’Albe”. Ça a fait tilt ! » Il a suffi à l’inspecteur Benosa de remonter la généalogie de ce mystérieux comte pour révéler sa véritable identité : débutée au détour d’une aventure du héros de Maurice Leblanc, l’enquête va aboutir à un incroyable dénouement, avec la signature d’Arsène Lupin.


Dans le cadre de l’événement Formid’Albe, Laurent Benosa donnera deux conférences :
“Cartographie et histoire” : vendredi 3 juin, 18h30, collège Salengro
“Louis-Albert Bacler, baron d’Albe : enquête sur ses origines et sa jeunesse” : samedi 4 juin, 18h30, Maison pour Tous
Entrée libre et gratuite.


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