À Herlincourt, grand débat en petit comité autour du pouvoir d’achat et des institutions


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« On n’est pas beaucoup plus nombreux que la dernière fois », constate Philippe Armand devant les huit citoyens qui ont répondu à son invitation à débattre. Deux semaines plus tôt, le maire d’Herlincourt avait préféré reporter la réunion, mais ce soir, le débat aura bien lieu. « Je ne vais pas la faire à la Macron, avec une heure et demie de discours. On va balayer les différents thèmes, mais on n’est pas obligés de rester dans les cases. On va commencer par parler des sous », propose l’élu, tandis que le café glougloute. « Individuellement, on va tous penser qu’on paie trop d’impôts, mais d’un autre côté, chacun réclame plus de services publics pour l’éducation, la santé, la justice… », remarque Guy, retraité de l’Éducation nationale. « On enlève de l’argent à des petits retraités pendant que d’autres se gavent, comme les anciens présidents qui nous coûtent les yeux de la tête, s’insurge Serge. Que nos dirigeants montrent l’exemple, qu’ils se serrent la ceinture avant de taxer les autres. Pas de café, merci, je suis déjà énervé ! » L’exemplarité est également exigée par Anne, élue au conseil municipal d’Herlincourt, qui estime que le pouvoir d’achat s’est effondré à cause de l’Europe : « Avec l’euro, le coût de la vie a mis les ménages en difficulté. Pendant ce temps-là, d’autres se gavent. Quand on voit les patrons des grosses entreprises… Carlos Ghosn s’est fait épingler, mais pas en France. Les riches sont de plus en plus riches et les classes moyennes sont tirées vers le bas. »

« On a l’impression de payer trop d’impôts, mais les services publics sont étranglés »

La transition est faite pour aborder la fiscalité : « Au début des revendications des gilets jaunes, on avait le rétablissement de l’impôt sur la fortune », rappelle Philippe Armand – bien que le rétablissement de l’ISF ait été écarté du débat par l’exécutif. « L’impôt sur le revenu, c’est minime dans les revenus de l’État. La fiscalité sur les revenus du capital est très faible alors que la TVA est beaucoup plus importante et tout le monde la paie. Il faudrait trouver un meilleur équilibre, une meilleure répartition », suggère Guy. « Plus on monte dans les revenus, moins on paie d’impôts. Proportionnellement, les salariés paient plus que ceux avec un très haut salaire », confirme Martine, compagne du maire et toujours militante au Parti Socialiste, qui appelle de ses vœux une véritable réforme fiscale. « On a l’impression de payer trop d’impôts et dans le même temps, les services publics sont étranglés, pas seulement dans les petits communes », insiste l’ancien professeur de mathématiques. « C’est vrai qu’on peut faire des efforts dans le service public, admet Martine, mais il ne faut pas chercher un bouc émissaire facile ou opposer les gens les uns aux autres. » « Aujourd’hui, la logique d’entreprise est appliquée aux services publics. Même dans les hôpitaux, on demande de la productivité, souligne Philippe Armand. On a un phénomène d’enfermement de nos dirigeants qui sont déconnectés de la réalité du terrain. » « Il faudrait les mettre deux ans au SMIC dans un HLM pour qu’ils comprennent », tranche Serge, qui considère que l’arrogance du Président de la République lui vaudrait « un bon coup de pied dans le cul ». « Ça pourrait leur ouvrir les yeux », selon Andrée.

« La Ve République est obsolète et même dangereuse pour la démocratie »

Sauf que ce sont plutôt les manifestants qui se font botter les fesses, pour le moins, par les forces de l’ordre : « La loi anti-casseurs, c’est une honte, juge le maire. Depuis près de vingt ans, avec le terrorisme, on s’est habitué à une restriction de nos libertés. » Ancien soixante-huitard, Guy confirme : « Les matraques, je les ai connues ! Ce qui est nouveau, c’est que même en 68, on n’a pas eu de matraquage réactionnaire et sécuritaire. La Ve République est obsolète et même dangereuse pour la démocratie. Le Parlement n’est plus un organe de contrôle de l’exécutif, le quinquennat a été une erreur et les institutions sont aujourd’hui déficientes. » Serge suggère simplement de supprimer le Sénat, Guy reste attaché au bicamérisme et Martine s’interroge sur la représentativité des élus au niveau national mais aussi local : « Les intercommunalités ont de plus en plus de pouvoir, mais leurs présidents ne sont pas élus directement par les habitants. La population fait de moins en moins confiance aux élus, certains symboles sont dévastateurs. Les gilets jaunes ont permis de mettre en lumière une France qui est un peu oubliée. » « Macron, il a beau faire le tour de France et aller voir les maires, ce n’est pas là qu’il doit aller. Les gens se rendent compte que le président ne les prend pas au sérieux, estime Anne. Mon mari n’a pas voulu venir ce soir, car il dit qu’on se bat contre quelqu’un qui ne bougera pas. »

« J’espère surtout que tout ce qu’il s’est dit sera remonté et servira à quelque chose »

« On voit que le gasoil repart à la hausse, les produits alimentaires sont de plus en plus chers… C’est pousser les gens à la révolte », observe Jean-François, qui a enfilé son gilet jaune et rejoint les ronds-points au début du mouvement. Les discussions se poursuivent autour du pouvoir d’achat et l’animateur du débat constate au bout de deux heures que la transition écologique n’a pas encore été évoquée. Le sujet n’emballe pas les participants, mais Martine se lance : « Il faut mettre le paquet sur ce point, mais le faire intelligemment. Il ne peut y avoir de transition écologique sans accompagnement social. Même dans les secteurs ruraux comme les nôtres, on peut faire des choses. » « J’ai peur du monde que nous allons laisser à nos enfants. On voit que la pollution s’approche de plus en plus de nos villages, mais il ne faut surtout pas toucher au groupe Total… », souffle Anne. Philippe Armand note consciencieusement les interventions : « Je ferai un compte-rendu que je vous soumettrai pour validation avant de l’envoyer sur la plateforme du grand débat. On a eu des prises de parole très diverses et vraiment intéressantes. On voit que dans un petit village, on a déjà un panel important. Au-delà du village, on vit dans le même département, la même région, le même pays et on se retrouve pour échanger. » « Dommage que certains n’osent pas venir, conclut Anne. J’espère surtout que tout ce qu’il s’est dit sera remonté et servira à quelque chose. »

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